Bertrand Badie, professeur à Sciences Po
“Réintégrer l’OTAN, c’est s’imposer une diplomatie de prêt-à-porter”
LEMONDE.FR : Article publié le 24.02.09
Dans un chat au Monde.fr, Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, décrypte les enjeux du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Selon le spécialiste des relations internationales, le choix de la France est plus idéologique que stratégique, car Paris limite ses capacités autonomes à un moment où il aurait pu au contraire s’enrichir.
Kiki : Quel est l’intéret pour la France de réintégrer l’OTAN ?
Bertrand Badie : Sur un sujet de cette nature, il faut prendre soin de bien distinguer entre l’effet matériel et l’effet symbolique.
Sur le plan matériel, les choses étaient déjà depuis longtemps fortement engagées, et il est peu probable que leur parachèvement conduise à des conséquences suffisamment fortes pour donner à la diplomatie française un format nouveau. Sur le plan symbolique, c’est bien différent.
L’annonce d’un retour au sein de l’OTAN est en même temps une profession de foi atlantiste, un désir de concourir pour la place d’allié privilégié des Etats-Unis et une tentative de gagner au sein d’une alliance rénovée de nouvelles positions de pouvoir.
Telle est probablement la stratégie du président français, avec des risques qu’on voit aussitôt apparaître.
Rien n’indique d’abord, y compris chez le nouveau président américain, une volonté nouvelle de partager les responsabilités de l’alliance avec des partenaires dont le poids en matière de défense n’est même pas comparable à celui des Etats-Unis.
A cela s’ajoute ensuite, sinon une méfiance, du moins une certaine inquiétude de la part des alliés occidentaux de voir la France prendre des places qu’on avait perdu l’habitude de la voir convoiter.
Enfin, on n’a probablement pas été suffisamment attentif à la mutation profonde de l’OTAN, qui ne ressemble en rien à ce qu’elle était à l’époque bipolaire. Elle est devenue aujourd’hui une sorte de club d’Etats qui entendent se distinguer par le partage de mêmes valeurs politiques et par une certaine ambition de s’imposer comme le multilatéralisme du possible. Dans cette configuration, les Etats-Unis renouvellent plus que jamais une volonté d’hégémonie qu’il leur est indispensable de tenir tant qu’une organisation de ce type entendra ainsi prendre la place qui normalement aurait dû revenir aux Nations unies. De tous ces points de vue, le pari est donc incertain, le choix me paraît en réalité plus idéologique que véritablement stratégique.
Azertyxxx : La réintégration de la France dans l’OTAN n’a-t-elle pas pourtant commencé en 1995 sous Jacques Chirac ? Pourquoi en parlons-nous tant aujourd’hui ?
Bertrand Badie : Oui, bien sûr, et c’est la raison pour laquelle je disais que cette décision n’a pas beaucoup d’effet sur le plan strictement matériel.
En revanche, il y a entre 1995 et aujourd’hui une différence de ton. Chirac avait amorcé cette réintégration dans la discrétion et en préservant manifestement les symboles d’une diplomatie indépendante et néogaulliste. Son successeur a fait un choix différent. Il a mis dans cette réintégration une part suffisamment forte de symboles, d’effets d’annonce et d’effets de démonstration pour qu’on cherche du côté de la volonté exprimée les raisons fortes de ce néoatlantisme qui vient cette fois clore la parenthèse gaulliste.
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